Rejuvenation – The Meters

Comptez quatre mesures de cocottes funk. Ajoutez un son gras de caisse claire pour quatre mesures encore. La même dose d’une basse électrique bien ronde pour enrober tout ça… Ce disque des Meters de 1974 commence un peu comme la célèbre recette du ragout soul de Memphis*, mais cette gourmandise-là nous vient de la Nouvelle-Orléans. Et comme souvent quand il s’agit de funk de la Nouvelle-Orléans, le même type est dans le coup. Et le type s’appelle Allen Toussaint.

Mais revenons aux premières mesures de People say, le morceau qui ouvre l’album.
Suivent deux descentes de piano, les notes piquées des cuivres, et enfin le chant. Ce premier titre est très bien, il m’a plu dès la première écoute. Ballade funky à la ligne claire et syncopée, c’est le genre de morceau qu’on écoute en marchant, le torse haut et la jambe leste, persuadé d’avoir une démarche vraiment cool. À mi-chemin : un instant, un pas suspendu. Un petit break solo de basse et ça repart.


Une minute ! Qu’ai-je entendu, en fait ?
Des cuivres ? Du chant ? Est-ce bien un disque des Meters ?

Avant qu’on ne m’offre ce vinyle (format qui – vous en conviendrez – n’est pas, même dans un grand salon, le plus pratique à écouter en marchant), j’avais toujours comparé les Meters à tous ces groupes instrumentaux des années 60 : Booker T. and the MG’s exemplairement, ou même des groupes plus cuivrés comme les Mar-Keys et les Bar-Kays qu’il m’arrive d’ailleurs souvent de confondre car il n’y a pas que leurs noms qui se ressemblent.
Ces trois backing bands du label Stax Records étaient originaires de Memphis. Or, je l’ai déjà dit, ici c’est un tout autre ragout qui nous est servi.

L’ambiance de ce disque n’a rien à voir.
Contextualisons un peu.

Nouvelle-Orleans

Etablir ces distinctions territoriales n’a pas pour but de tracer des frontières entre les musiques. Pourtant, en musique comme certainement dans tous les autres arts, chaque berceau culturel a fait émerger ses propres nuances. Dans le rhythm and blues, ou la soul, on connait l’opposition entre les écuries Stax de Memphis et Motown de Détroit. Et de façon plus globale, on reconnait la Nouvelle-Orléans comme étant le creuset effervescent de toute la musique noire américaine.

Le funk n’échappe pas à cette parenté.
The Meters était le groupe maison de l’omniprésent producteur Allen Toussaint. Dans les années 60 et 70, Toussaint a gravité autour et parmi tous les artistes rhythm and blues de la galaxie Nouvelle-Orleans. Musicien, producteur, compositeur et arrangeur, il a collaboré entre autres avec Lee Dorsey et Dr John, puis au-delà de la Louisiane, avec Robert Palmer, Patti LaBelle et Paul McCartney.
En faisant tourner et enregistrer de nombreux artistes avec les Meters, le producteur les rend rapidement incontournables. On s’arrachait ce son électrique et syncopé des bayous, qui petit à petit a répandu à travers l’Amérique les rythmes modernes du funk façon New-Orleans.

De gauche à droite : Leo Nocentelli (guitare), George Porter Jr. (basse), Ziggy Modeliste (batterie), Art Neville (clavier, chant). Puis Allen Toussaint.

Jouvance de l’abbé Toussaint

En 1972 Allen Toussaint resserre les liens de sa collaboration avec les Meters : il s’entoure d’eux dans son album Life, Love and Faith, et s’investit personnellement dans les arrangements de Cabbage Alley le quatrième album des Meters. Comme en témoigne la photo de couverture formidablement kitsch – sur laquelle figurent bien visibles les pochettes et les vinyles de ces deux précédents disques – Rejuvenation a été enregistré juste après cette période, en 1974. Soit quelques années et quatre albums après les débuts instrumentaux du groupe. Et un an avant Southern Nights que beaucoup considèrent comme le meilleur album d’Allen Toussaint.


Retrouvez Rejuvenation et Southern Lights évoqués par Barret69, dans son article-playlist sur le livre Great Black Music de Philippe Robert aux éditions Le mot et le reste.

Dans Rejuvenation l’influence d’Allen Toussaint se fait sentir à plus d’un titre. Par rapport aux précédents albums des Meters, on lui doit l’ajout tantôt d’une section cuivre dont il a écrit les arrangements (People say, Hey Pocky A-way…), tantôt de choeurs féminins (Love is for me, Ain’t no use…), mais surtout la production de morceaux plus mélodiques et moins jam.
Toussaint avait en tête l’idée d’enregistrer plus de chansons. Art Neville, le pianiste, qui avait déjà chanté dans un groupe de rhythm and blues avant de fonder les Meters, pousse donc à nouveau la chansonnette (il continuera d’ailleurs après la dissolution du groupe, avec ses frères au sein des Neville Brothers).
Même s’il reste quelques morceaux empreints de la période jam instrumentale des Meters, le résultat de cette cure de jouvence est un album plus radiophonique, n’évitant malheureusement pas tout à fait la tendance sirupeuse de l’époque et du genre (Love is for me) mais qui s’écoute avec un grand plaisir de bout en bout.

Certains morceaux deviendront des classiques de la scène funk New-Orléanaise (People say, Africa, Just kissed my baby, Hey pocky A-way). Et l’album tapera dans l’oreille de musiciens comme Paul McCartney ou Mick Jagger qui voudront absolument engager les Meters. En 1975 et 1976, les quatre garçons de la Nouvelle-Orléans accompagneront les Rolling Stones dans leurs tournées américaines et européennes.


Face B

Mais vérifions nous-même en reprenant notre écoute.
Pour ce faire, n’attendons pas le ding et retournons le disque.

Cette face B du vinyle est probablement celle que je passe le plus souvent sur la platine, particulièrement le matin.
Comment résister aux ondulations de la ligne de basse de Hey Pocky A-way ? Pourquoi refuser l’invitation à danser que nous lance ce funk puissant et joyeux ? Tous ces matins à éponger le café renversé sur le carrelage du salon parce que rien dans la raideur de mon déhanché en pyjama n’aurait su empêcher que ça chavire à un moment. Pourquoi se priver de commencer la journée de si bonne humeur ?

La moitié de la galette est consacrée au morceau suivant, le long et habité It ain’t no use. Avant de partir dans presque 8 minutes de jam où chaque musicien se laissera aller comme les Meters en avaient l’habitude sur scène, le morceau s’ouvre sur un dialogue qui ne me laisse pas indifférent. Les notes blues, aiguës et étirées du guitariste ne sont jamais si belles que sur ce tapis de « hou hou » tissé par ce choeur de voix féminines.

Viennent ensuite Loving you is on my mind, une jolie et guillerette chanson à texte où quasiment toutes les paroles sont comprises dans les 6 mots du titre (à un moment les choeurs ajoutent le mot always), qu’on écoutera plutôt pour la mélodie de piano et le solo de guitare.
Puis Africa où tout le groupe chante son désir d’Afrique sur un groove de basse et d’orgue, et quelques sons tribaux.
Je passe vite mais tout ça est très bien.

L’édition vinyle dont je dispose (Sundazed, 2013) clôt cette face B comme elle l’a commencé, avec la reprise du single Hey Pocky A-way. La face A en fait tout autant avec l’autre single.
Ainsi, peut-être, l’album se répond-il à lui-même. Si l’on écoute les paroles de People say, on nous dit la gronde du peuple noir. C’est ce que le peuple dit (what the people say). Mais ce n’est pas ce que la musique – elle – nous dit. Et qui écoute le funk enlevé des Meters pour le texte des chansons ? Je vais vous dire moi, ce que le peuple dit au travers de cette musique. C’est tiré des paroles de Hey Pocky A-way et ça résume Rejuvenation probablement mieux que tout ce que j’ai pu écrire dans cet article.

Feel good music is good for your body
and is good for your soul.

Voir aussi :

3 commentaires sur “Rejuvenation – The Meters

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  1. Hier soir on a fêté les 43 ans d’un copain alors je lui ai offert mon disque des Meters, le mien, le mien à moi, celui que j’écoute depuis longtemps… ça y est il me manque déjà !

    Aimé par 1 personne

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