Manchette et le roman noir anticapitaliste

En préface à l’autre bouquin de chroniques de Manchette, celui sur le cinéma, Gébé se souvient à peu près :

Ce devait être en juin. Au printemps ou au début de l’été, à moins que ce ne fût par une belle fin d’automne de l’une de ces dernières années 70, où beaucoup de gens vivaient encore, 77, par là. C’était un midi, ça c’est sûr, dans un restaurant à deux pas de Notre-Dame, près d’un petit square, il faisait beau. Wolinski nous avait dit (nous : la bande de Charlie hebdo, Charlie mensuel et Hara-Kiri de ce temps-là, six ou sept) : « Allons déjeuner ensemble, j’ai invité un écrivain.  »

Gébé. Préface de « Chroniques cinéma » (Payot, Rivages/noir)

L’écrivain en question lui aussi s’en souvient. Voilà ce qu’il raconte dans une lettre du 16 septembre 1977 adressée à Pierre Siniac, ami épistolaire et confrère polareux :

[…] les gens des périodiques avec qui l’on bosse se sont mis à me proposer de faire des chroniques – critiques de polars, de ciné, etc. Toutes choses devant quoi j’hésite. Bien sûr que je peux écrire des choses pas plus cons que des tas de chroniqueurs. Ça ne suffit pas à me démontrer que ça vaut la peine d’être écrit. Si j’arrivais vraiment à mettre en forme ce que je pense sur le vaste monde, ça ferait un « essai » mais justement je n’y arrive pas sous cette forme-là, et heureusement il y a le polar, où la chose s’exprime petit à petit, avec de l’action en même temps pour ne pas ennuyer le lecteur. Bon. Mais la chronique culturelle, ce truc est tellement hybride. Et puis il semblerait si nécessaire de rester parfois six mois sans rien écrire que : « rien à voir, rien à lire cette semaine, tout est de la merde, relisez Marx, Flaubert, Céline et Chandler et apprenez à jouer aux échecs chinois.

Jean-Patrick Manchette. « Lettres du mauvais temps » (Editions de La Table Ronde)

Manchette a finalement accepté, et de 1977 à 1981 il a « livré » plus ou moins régulièrement son état des lieux du roman noir dans les colonnes du mensuel Charlie sous la direction de l’inquiétant et doux plekhanoviste Georges Wolinski.
Ces chroniques, puis celles écrites pour la revue Polar en 82 et 83 puis de 1992 à 1995 sont lisibles dans le recueil Chroniques (Payot, Rivages/Noir).
Outre passer en revue les sorties littéraires du genre et en faire la critique, outre discourir longuement sur les subtilités des calibres des flingues, Manchette y développe une thèse en trois axes qui m’a semblée passionnante.

Le roman noir est contestataire.

Dès les premières pages l’idée est développée dans « Cinq remarques sur mon gagne-pain » mais il y revient maintes fois au fil des années que parcourent ces chroniques.
Manchette oppose politiquement les deux grands genres historiques du roman policier, à savoir le roman à énigme et le roman noir américain.

Le roman à énigme ou roman de détection, qui commencerait avec Double assassinat dans la rue Morgue d’Edgar Allan Poe, aurait atteint la maturité littéraire avec les Sherlock Holmes d’Arthur Conan Doyle, et plus tard une forme définitive et quelque peu figée avec Agatha Christie et ses suiveurs, est décrit comme conservateur et rétrograde.
Selon Manchette il n’est pas fortuit que son émergence soit contemporaine de Marx et Lacenaire. Le capital envahit le monde et génère son négatif. La société bourgeoise, quiètement confinée dans ses pensions de famille et ses gentilhommières, s’inquiète de son négatif qui veut la détruire, dont il faut nier la protestation et qu’il faut combattre en tant que crime individuel.
Le roman policier à énigme serait donc une des formes de l’inquiétude sociale bourgeoise.
Le délit trouble l’ordre qu’il importe de restaurer par la découverte du coupable et son élimination nécessaire du champ social (dont la forme la plus élégante serait le suicide).
Peu importe que l’enquête dévoile les plus mauvais penchants de la société bourgeoise ou aristocratique, l’auteur et l’enquêteur s’en accommodent avec résignation et raffinement.

A l’inverse, le roman noir américain est révolté. Sourdement et désespérément révolté.
Pas de lutte des classes pour autant, car ici les exploités sont déjà vaincus.
L’âge d’or réaliste critique du roman noir américain apparaît dans les années 1920/1930 avec des auteurs comme Dashiell Hammett et Raymond Chandler (que Manchette célèbre tout le long du bouquin), alors que la révolution communiste a partout été battue.
Jusque dans les années 50, « de fascisme en antifascisme, de stalinisme en hitlérisme, de guerre mondiale en guerre froide », le roman noir exprime « l’amertume et la colère froide des vaincus ».

L’ordre règne. Il est capitaliste et détestable.
Prohibition, crime organisé, corruption, villes pourries. Le pouvoir est exercé par des salauds. Socialement et politiquement, l’Amérique est dominée par un capitalisme sans partage qui finance des organisations mafieuses et soudoie les politiciens, la police, la justice, la presse… La vision révolutionnaire anticapitaliste standard.
Sauf que dans le roman noir aucune lutte collective n’est possible. Ne subsiste que l’action individuelle, éperdue et désespérée.
Seul détenteur d’un code de conduite moral, le détective privé est la figure héroïque du roman noir. Antithèse du gangster qui consent à la corruption et au pouvoir, le détective privé – « vertu d’un monde sans vertu » – renonce à l’argent, se bat contre un mal qui lui survit toujours implacablement, sombre dans la solitude, l’écrasement et la frustration. Alors oui, il boit beaucoup d’alcool.

Aux salopiots qui occupent le terrain, tout le terrain du monde, dont ils ont fait le marché mondial et le lieu de leur guerre des gangs, ne s’opposent plus que des groupes minuscules ou des individus isolés, vaincus provisoirement, parfois patients, parfois amers et désespérés. Dans la littérature américaine, ça donne le polar, ça donne le privé.
Ça donne un tas d’autres choses, mais d’abord le privé. Le privé est amer et patient et passablement désespéré parce que la merde règne et qu’il voit bien qu’il n’y arrivera pas tout seul; et puis parce que vivre dans la merde et le sang et combattre des dégueulasses, ça change le privé, ça le rend insensible et dur, ce qui est aussi une façon d’être vaincu.

J.-P. Manchette. « Les pères fondateurs » (Charlie mensuel n°108, Janvier 1978)

Le polar est mort.

Dans ses chroniques Manchette insiste également beaucoup sur ce point.
Le nouveau polar français contemporain (des années 70/80, donc) est à ses yeux assez insignifiant.

La principale raison selon lui est précisément une conséquence logique de la raison d’être du roman noir que j’ai résumée ci-dessus.
Le roman noir est américain et contestataire. C’est le genre d’une amérique et d’une époque où la contre-révolution capitaliste était hégémonique et écrasante, culturellement et politiquement.
Or au moment où il écrit ces chroniques, du moins les premières des années 70, Manchette voit la révolution gagner les consciences, et les rues de tous les pays. Pour lui le roman noir contemporain est caduc parce que sa cause est dépassée, c’est une porte ouverte qui n’a plus besoin d’être enfoncée.
Il va y croire jusque dans les années 80. C’est d’ailleurs presque émouvant de lire ça quand on sait, quarante ans après, que le capitalisme néolibéral des années 80 s’est installé durablement, de manière hégémonique et … écrasante, culturellement et politiquement.

Le nouveau polar français, que Manchette appellera Néo-polar, et les journalistes après lui, est non seulement dépassé mais c’est surtout une récupération commerciale qui n’aura retenu que le gauchisme comme étiquette promotionnelle.

C’est aussi un bon filon. Beaucoup ont marché sur les traces de Hammett et Chandler. Certains avaient compris que la grandeur du privé, c’est sa vertu. Les autres, non. 
Certains suiveurs de Hammett et Chandler leur ont emprunté seulement des éléments formels. L’univers qu’ils décrivent est un chaos sans vertu ; leurs privés n’ont pas de vertu non plus ; leur oeuvre est un sandwich au pain ; c’est pas bon. De dégradation en dégradation, on finit par s’appeler Gérard de Villiers et par engendrer OSS117 (ou quelqu’un comme ça). Un polar sans morale, c’est une soupe sans moustache, c’est de la soupe.

J.-P. Manchette. « Les pères fondateurs » (Charlie mensuel n°108, Janvier 1978)

On comparera ces romans aux siens parce qu’on y tue des curés, parce que les méchants sont des promoteurs ou des industriels, toutes sortes de clichés prétendument gauchistes.
C’est d’ailleurs assez cocasse de constater que Jean-Patrick Manchette est crédité çà et là comme un précurseur du néo-polar, quand il n’en est pas carrément le père fondateur. Être ainsi associé à un courant et à des auteurs qu’il n’était pas loin de mépriser devait profondément l’agacer; ceci explique probablement pourquoi il revient beaucoup, presque avec acharnement, sur cette question.

Autre forme de récupération qui hérisse notre Jean-Patrick, la reconnaissance du polar dans la grande maison de la culture. Et du même geste, sa mise à mort.
En acquérant des lettres de noblesse qu’il n’aurait jamais réclamées, le genre se voit contaminer par les stylistes et les artistes de littérature « de qualité ».
Manchette considérait le métier d’écrivain de genre comme un artisanat dépouillé de beaucoup de prétentions artistiques.

Les uns et les autres nous continuons notre artisanat, bien que nous soyons traqués par le marché, la critique, et deux mille ans de culture empilés sur nos têtes. On en meurt ou on en reste idiot. On peut aussi devenir fou, c’est plus moderne. Mon pronostic est entièrement défavorable.

Extrait d’un entretien avec J.-P. Manchette (Polar, Juin 1980)

Manchette était intéressé et plutôt convaincu par les thèses situationnistes de Guy Debord sur la société du spectacle, l’art devenu marchandise et, emprunt marxiste, sa fétichisation par le capital. Il ne l’évoque que superficiellement dans ses chroniques mais cette affinité revient assez régulièrement dans des entretiens ou sa correspondance.
Il a en tout cas une opinion très négative de l’arrivée du polar dans le marché de la culture, sortant du champ de prédilection du libraire spécialisé et de l’amateur initié, voyant se mêler indifféremment les romans de Hammett, ceux de Chandler et ceux « désormais définitivement privés de nécessité, et qui vont s’aligner docilement, les uns à côté des autres, sur les présentoirs de l’égalité culturelle, c’est à dire de l’insignifiance. »

Toute appréciation sur Hammett tend maintenant à être faussée, car le marché de la culture, en se développant avec une frénésie panique, valorise tout, notamment les objets extra-artistiques, d’une manière forcenée et indifférente. Polar, bande dessinée, Walt Disney, peintures de fous, et mille autres choses sont promus avec un égal enthousiasme publicitaire, sous le prétexte impudent de consoler la créature opprimée.

J.-P. Manchette. « Toast à Dash » (Le Matin, 16 août 1980)

L’unique nouvelle forme du roman noir qui plaît beaucoup à Manchette, c’est le roman à suspense. Dans cette forme hybride modernisant le roman à énigme, on joue à égarer le lecteur en même temps que le héros : plus il en apprend, moins il comprend. Parfois le lecteur a même une longueur d’avance sur le héros qui ignore pourquoi il est traqué ou quelle machinerie écrasante le piège.
Hybride, car le roman à suspense emprunte aussi au roman noir réaliste-critique son univers corrompu et effrayant, et son héros contraint à une action individuelle et désespérée.

L’écriture béhavioriste.

Autre conséquence mécanique du même théorème, le roman noir se détourne de l’apparente simplicité des émotions, refuse de se plonger dans les arcanes psychologiques des protagonistes et adopte une écriture brutale, dépourvue de toute interprétation, au plus proche de la vérité.
« […] épuré systématiquement de toute fioriture, de toute figure, de tout flottement poétique du sens, jusqu’à devenir le contraire d’un objet d’art, un os humain ».

En cela, l’écriture béhavioriste sert non seulement au mieux le propos du roman noir, mais elle fait également parfaitement écho avec la conception de Manchette sur le genre et le métier artisanal d’écrivain.
Dans ces pages, comme dans les autres il mentionne Hammett, mais il se réfère également à Flaubert qu’il estime beaucoup – et qui traquait dès Madame Bovary le commentaire personnel, les déclarations sentimentales et les effusions romantiques – et à Maupassant dans son texte Le roman, préface à « Pierre et Jean ».

Le début de ce siècle, avec le grand Lénine et le pauvre petit Wilson, entre autres, avait montré ce que sont les intentions bonnes : à quoi elles aboutissent. Le fameux style « behavioriste » est le style de la défiance et du calme désespoir devant la ruse de la raison. Il dit seulement ce qui apparaît ; il déduit la réalité des apparences, et non de l’intériorité douteuse des gens. Chez Hammett, tous mentent, même les pancartes, et ceux qui croient dire la vérité disent seulement leur fausse conscience, ce sont des naïfs.

J.-P. Manchette. « Toast à Dash » (Le Matin, 16 août 1980)

Les partisans de l’objectivité, (quel vilain mot !) prétendant, au contraire, nous donner la représentation exacte de ce qui a lieu dans la vie, évitent avec soin toute explication compliquée, toute dissertation sur les motifs, et se bornent à faire passer sous nos yeux les personnages et les événements.
Pour eux, la psychologie doit être cachée dans le livre comme elle est cachée en réalité sous les faits dans l’existence.

Guy de Maupassant. « Le roman » (1887)

Dans les romans de Manchette ça donne une narration extérieure, cinématographique, descriptive et brute. L’histoire, qui par ailleurs illustre toujours la place de ses protagonistes dans les classes ou les rapports de production, défile sous l’oeil d’un observateur pas du tout omniscient, qui ne sait rien des émotions des personnages, ignorant souvent même qui ils sont et ce qu’ils viennent faire là.
Ainsi, dans le petit bleu, « sa femme parut sur le point d’exploser, ou peut-être de rire », et « l’homme aux mèches livides » n’est appelé par son prénom seulement après qu’il est prononcé dans un dialogue.

Un instant il parut réfléchir. Il ne semblait pas ressentir un choc. Peut-être éprouvait-il un peu de peine. Sûrement il réfléchissait : en effet, son visage était contracté. Au bout d’un instant il claqua de la langue, éteignit le plafonnier et démarra. Ses sourcils restèrent froncés tout le temps de son trajet.

Jean-Patrick Manchette. « La position du tireur couché » (Gallimard, 1981)

— Tais-toi, répéta-t-elle. Finis ton scotch. Va prendre une douche. Et viens baiser.
Gerfaut se tut, vida son whisky, alla prendre une douche, revint et baisa. Mais entre-temps il se cogna l’épaule au chambranle de la porte de la salle de bains, dans la baignoire il glissa et faillit tomber et se rompre le cou pendant qu’il se douchait, et il lâcha deux fois sa brosse à dents dans le lavabo et manqua casser son vaporisateur de désodorisant Habit Rouge. De deux choses l’une : ou bien il était ivre après deux verres, ou bien quoi ?

Jean-Patrick Manchette. « Le petit bleu de la côte Ouest » (Gallimard, 1976)

La position du tireur couché met en scène un tueur à gage, fils de prolétaire, qui après avoir fait de l’argent voudrait se ranger des affaires et revenir auprès de la bourgeoise dont il s’était jadis entiché. Souvenir de jeunesse cuisant, à la manière du Martin Eden de Jack London qui ne réussira jamais à adopter les goûts, ni les gestes, ni le langage de la bourgeoisie.

Le petit bleu de la côte ouest a pour source d’inspiration, selon l’aveu même de l’auteur, un article de presse traitant du malaise des cadres. Le personnage principal, un jeune cadre parisien à qui tout semble avoir réussi – bonne situation, femme pleine d’esprit, petite famille, et grosse bagnole – traîne pourtant le genre dépression qui le pousse à sortir faire des tours de périphérique la nuit. Sans qu’il comprenne d’abord vraiment ce qui se passe, ni bien entendu pourquoi, il se trouve confronté à deux tueurs qui veulent l’éliminer, et embarqué dans une poursuite à travers la France.
Les ressources inattendues qu’il devra déployer, ainsi qu’une parenthèse dans la Vanoise, le révèleront.
Outre le goût de Manchette pour le jazz – le roman est jalonné de références qui constituent véritablement sa bande-originale (lien) – on retrouve également ce qui lui plaisait beaucoup dans le roman à suspense : un personnage sous pression, désorienté, forcé d’agir seul pour sauver sa peau d’une traque qui le dépasse.


Une lecture intéressante et stimulante, ces Chroniques. Pour les lecteurs des romans de Manchette évidemment, qui retrouveront dans la thèse développée par l’auteur les principes qu’il applique à son propre travail de romancier. Mais aussi pour les amateurs du genre roman noir en général : difficile de résister à l’envie d’ouvrir un Chandler ou un Hammett après tout l’enthousiasme dispensé dans le bouquin.

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